La première était serveuse, le second ferrailleur, le troisième menuisier ébéniste. A leur humble niveau, Zhou Qiuhong, Mohamed Haddaoui et Samiel Faye participaient à la richesse de la France. En 2007, tous trois ont pourtant été expulsés vers leur pays d’origine, mains et pieds attachés, sans un sou en poche et avec pour seuls vêtements ceux qu’ils avaient sur le dos. Derrière eux, ils ont laissé, outre des années de vie en France, leur famille : conjoint et enfants. Probable première dans l’histoire des expulsions, l’un d’entre eux est une femme, Zhou Qiuhong, épouse Pan. Rompant avec tous les tabous, le gouvernement français n’a pas hésité à la séparer, elle aussi, de ses enfants restés avec leur père.
En juin 2006, Zhou Qiuhong et Mohamed Haddaoui ont cru un moment pouvoir sortir enfin de la clandestinité. Nicolas Sarkozy avait alors publié une circulaire autorisant la régularisation exceptionnelle des parents d’enfants scolarisés. Tous deux répondaient a priori aux critères définis par le ministre. Tous deux ont fait une demande, mais ont été déboutés. Les demandes de régularisation de Samiel Faye et celle de sa compagne, Marie-Pierre, ont également été retoquées.
Dans un proche avenir, seul le dossier des Pan semble pouvoir se débloquer. Shaolin Pan est convoqué, le 4 janvier, à la préfecture de police de Paris pour «envisager une éventuelle admission exceptionnelle au séjour pour raisons humanitaires». S’il est régularisé, il pourra faire revenir sa femme. A Rahma Haddaoui, l’épouse de Mohamed, et Marie-Pierre Faye, celle de Samiel, l’administration oppose, en revanche, une fin de non-recevoir. Privés de leur conjoint, Rahma Haddaoui, Marie-Pierre Faye et même Shaolin Pan vivent aujourd’hui de la charité de leur entourage.
Pour Nicolas Sarkozy, ces trois couples, pauvres et sans qualification, incarnent l’immigration «subie», celle dont il ne veut pas. En visite hier dans un centre d’accueil des demandeurs d’asile de Paris, le ministre de l’Immigration, Brice Hortefeux, a défendu sa politique «d’immigration choisie», et répété que «La France - comme tous les autres pays, ni plus ni moins - entend choisir qui elle veut et qui elle peut accueillir sur son territoire».
EDITO : leurs vies
Derrière les quotas d’expulsion, il y a des hommes et des femmes. Le regard vissé sur le chiffre de 25 000 sans-papiers à expulser avant la fin de l’année, Brice Hortefeux fait son boulot. Sans états d’âme. Quelqu’un doit le faire, n’est-ce pas ? Quelqu’un doit se charger de tenir la promesse présidentielle. Simplement, au lieu de parler d’expulsion, le ministre évoque les 21 000 «éloignements» opérés à fin novembre. Nouvel exemple de langue de bois qui ne trompe personne.
A Libération, nous ne voudrions pas qu’on oublie que derrière ces chiffres spectaculaires, il y a autant de parcours individuels, de détresses, de frustrations… En un mot : de vies brisées.
Dans cette perspective, l’une des meilleures initiatives de ces dernières années est sans doute, à l’été 2004, la création de Réseau éducation sans frontières en parallèle avec les associations déjà actives dans ce secteur (Cimade, LDH, etc.). Parce que les simples citoyens de RESF ont fait comprendre à un grand nombre de Français que les expulsés étaient près d’eux, juste à côté, qu’ils avaient des droits et qu’on pouvait les aider.
Souvent, le seul crime des sans-papiers «éloignés» est de ressortir de la catégorie immigration subie, plutôt que de celle d’immigration choisie. Pour le reste, ils travaillent, vivent, tissent des liens, consomment en France. Sans faire d’angélisme, il est temps de reconnaître que la France, dans cette affaire, adopte une attitude brutale qui ne correspond pas à son image de pays des droits de l’homme. Faire du chiffre avec des expulsions n’est pas digne d’un pays qui a notre histoire.
Tous les miens sont en Europe
«C’est pas comme ça la France.» Slalomant dans sa Renault 18 à bout de souffle entre piétons, deux roues, voitures et charrettes tirées par des ânes, Mohamed Haddaoui peste. Il avait quitté Berkane, petite ville du nord-ouest du Maroc, en 1999 pour travailler en France. Il en a été expulsé le 23 novembre. Depuis, cet homme de 43 ans vit en transit dans ce pays qu’il ne connaît plus. La région, et notamment sa capitale, Oujda, s’est développée. Mohamed Haddaoui regarde d’un œil détaché les chantiers qui ont fleuri alentours. Le bazar marocain l’énerve. «La vérité, madame, ici c’est pas comme la France», serine-t-il en boucle.
«Rien au Maroc». Son horizon, désormais, c’est la banlieue parisienne, où sont restés sa femme et ses trois enfants. «J’ai rien au Maroc, pas de maison, pas de travail, pas d’argent. Tous les miens sont en Europe.» Trois frères en République tchèque, le quatrième en Belgique et sa sœur à Paris, tous en situation régulière. Dans son pays d’origine, Mohamed Haddaoui est sans domicile fixe. Samedi et dimanche, il a dormi à Oujda, chez un beau-frère, puis chez un oncle. Il lui arrive aussi de se faire héberger à Berkane, à 60 km, où vit un oncle de sa femme qui lui prête la fameuse R18. C’est là qu’il est né, a grandi, a commencé à travailler comme chauffeur de taxi. Rue 334, numéro 29. De la maison familiale ne restent que les murs. Tout le reste, y compris les encadrements de fenêtres, a été volé. Bien que divorcés depuis des années, les parents de Mohamed Haddaoui se la disputent. Sa mère en a été chassée. L’affaire est au tribunal.
Pour le vivre comme pour le couvert, ce Marocain dépend de la solidarité familiale. Sauf que cette solidarité a les limites que dicte l’islam. «Quand l’homme sort, je sors avec lui.» En clair, lorsque l’oncle ou le beau-frère part travailler, Mohamed Haddaoui n’a pas le droit de rester seul dans la maison avec les femmes. «Le Coran l’interdit.»Dehors, il erre. «Je marche ou je reste avec un commerçant, et on discute, ou je vais dans le café de la place des taxis.»
Internet.Ce lundi, Mohamed Haddaoui est chez l’oncle d’Oujda. Dans un coin du salon meublé à la marocaine d’une banquette qui fait le tour de la pièce et de deux tables basses, un ordinateur relié à Internet. Mohamed Haddaoui s’y connecte régulièrement pour suivre l’évolution de son affaire. Une alerte clignote en bas: «C’est Khadija.» Sa belle-sœur, française, l’appelle d ’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Elle fait le point: «Hortefeux n’a pas voulu signer le document permettant à Rahma [l’épouse de Mohamed Haddaoui, également sans papiers, ndlr] de circuler librement. Il attend le feu vert de Sarkozy.» Autre nouvelle : «Les cartes postales [illustrées par un dessin de sa fille Meryem et signées par les camarades de ses enfants, ndlr] ont été envoyées à Sarkozy.»«C’est bon, ça ?» s’inquiète-t-il.
Mohamed Haddaoui trouve son sort très injuste. «Comment tu peux expulser un père de famille de trois enfants ?»Il a quitté le Maroc, car son activité de chauffeur de taxi, non-propriétaire de son véhicule, ne le nourrissait pas . «Il y avait beaucoup de gens de mon quartier qui étaient à Paris. Ils m’ont dit qu’il y avait du travail dans le bâtiment.» Muni d’un visa de tourisme, il entre en France. Achète des faux papiers: 1 500 francs à l’époque. Et travaille. D’abord sur les marchés, puis comme ferrailleur sur les chantiers de BTP. Ses conditions de vie sont rudes. Moins de 1 000 euros de salaire par mois, une chambre de 16 m2 pour la famille qui l’a rejoint.
Contrôles. Une première fois, il est contrôlé par la police, gare Saint-Lazare à Paris. Après onze heures de garde à vue, il est libéré. Une deuxième fois, à Bobigny: «Je sors du métro, trois policiers: "Bonjour monsieur, contrôle des papiers." "J’ai pas de papiers." Mes enfants viennent à côté de moi. "Est-ce que c’est tes enfants?" "Oui." "Et tu vas où?" "Chez la tante de ma femme." Il parle à l’autre policier et me dit: "Bonne journée." C’est à 100 % à cause des enfants que je suis pas arrêté».
Le troisième contrôle se passe moins bien, puisque Mohamed finit embarqué dans un avion d’Air France comme un paquet, mains attachées à une ceinture, jambes entravées avec du ruban adhésif. Débarqué à Casablanca avec pour seuls vêtements ceux qu’il a sur le dos, un billet de 50 euros miraculeusement conservé en poche, il prend le train pour Oujda. Depuis, il attend un signe de la France.
Selon lui, les parents d’enfants scolarisés doivent être régularisés, comme Sarkozy l’avait promis en juin 2006. Ensuite, il ne voit pas d’inconvénient à ce que le gouvernement stoppe l’immigration. «J’ai imaginé la solution: monsieur Sarkozy pourra faire une loi et dire "à partir de maintenant, si quelqu’un entre en France sans visa, jamais de la vie il n’aura des papiers".»
Pas humain de détacher une famille:
Je suis venu comme ça. Je n’ai vu ni ma femme, ni mes enfants, et j’ai eu mal. J’ai même pleuré à l’aéroport. Ils m’ont expulsé, et tout le monde pleurait.» Samiel Faye se souvient bien de la dernière Saint-Valentin. Le 14 février, ce père de trois garçons était seul dans l’avion qui le ramenait au Sénégal, son pays natal qu’il avait quitté en 1999. Sans papiers en France, le menuisier ébéniste travaillait, louait un appartement, payait les factures et la taxe d’habitation. De son portefeuille, il sort le badge technique estampillé France 24, là où il dit avoir travaillé «dur». Dans son sac, la carte de transport de bus française et la photo de ses trois fils. «C’est très dur», répète-t-il constamment.
«Je ne vole pas». Samiel Faye se souvient avec précision de son contrôle sur la route, alors qu’il amenait sa voiture au garage pour réparations. Puis de son arrivée au poste de police. Et, enfin, lorsqu’on lui a dit : «Tu prends tes affaires, tu vas au Sénégal.» Lui n’avait qu’une idée en tête : aller chercher son fils aîné qui l’attendait au club de foot. «Je voulais juste qu’on me régularise, car j’ai une famille, un travail. Je paie mes factures. Je ne vole pas et je n’ai jamais eu de problèmes avec la police.» Mais Samiel Faye, 38 ans, dont huit de vie française, a pris l’avion, direction le Sénégal.
A son arrivée, il avait juste quelques membres de la famille de sa femme, restée en France avec les enfants. «J’étais dégoûté. Moi ici, ma famille là-bas. Comment vivre sans eux ?» En attendant une régularisation - «c’est ma femme qui s’en occupe», précise-t-il -, Samiel fait des petits boulots pour vivre et, parfois, s’il le peut, envoyer un peu d’argent à sa femme. Après avoir passé un peu de temps dans sa belle-famille, il vit désormais chez un ami d’enfance qui lui prête une chambre dans un quartier populaire de Dakar. Son ami, comme beaucoup de gens de son entourage, croit qu’il est en congés. «Ma situation, je ne la raconte pas à n’importe qui. Si j’avais dit que j’étais expulsé, les gens me regarderaient différemment. Ici, les gens parlent trop, donc je ne dis rien. J’attends juste de pouvoir retourner auprès de mes enfants et reprendre le boulot.»
Ses fils, aussi, pensent qu’il est en vacances. Le deuxième a pleuré à l’école, il y a une semaine; son père lui manque. Alors Samiel a pris le téléphone pour le réconforter. «On s’appelle souvent pour se donner des nouvelles. Le plus difficile, c’est que je suis seul. Mes enfants me réclament tout le temps, surtout le petit de quatre ans et demi. Et puis ça va être mon premier Noël sans eux…» Samiel ne trouve plus les mots pour continuer sa phrase. Il triture sa casquette dans tous les sens. Puis se met à sourire en regardant les photos envoyées par sa femme. «Ils ont beaucoup grandi. Je vais essayer de leur envoyer un petit cadeau pour leur faire un peu plaisir quand même.»
«Je pense beaucoup». Quand ses petits boulots lui en laissent le temps, Samiel, qui est un fervent supporter de l’OM dont il porte un tee-shirt bleu et blanc, dit ne rien faire. Sauf peut-être trop réfléchir. «Le soir, je reste seul. Mes problèmes, je les garde pour moi. Souvent, je suis découragé, je pense beaucoup. Ma femme est seule là-bas avec les garçons, qui sont durs.» Est-il en colère ? «Oui, dit-il, car «ce qu’ils ont fait, c’est pas gentil. Si j’étais célibataire, je peux comprendre. Mais là, c’est pas humain de détacher une famille comme ça.»
En attendant, il garde l’espoir de repartir vite en France. Le Sénégal «a changé un peu», dit-il, mais il ne regarde pas vraiment son pays. «J’espère revenir vite en France, car j’ai un métier depuis longtemps, et je veux m’occuper de mes enfants comme tout le monde. Tout simplement avoir une vie normale.» Lorsqu’il les reverra, il fera comme chaque dimanche : «Je les emmènerai au parc, chez McDo. Comme on allait en famille. Tranquille.»
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